Esports World Cup à Paris: comment l'Arabie saoudite fait du jeu vidéo un outil de soft power
Par Nadia Bouchenni
Ce dimanche 23 août, la cérémonie de clôture de l'Esports World Cup se tient à Paris en présence de Mohammed ben Salmane. Le prince héritier saoudien, reçu par Emmanuel Macron pour une visite officielle, referme sur le sol français la compétition de jeux vidéo créée par le prince lui-même. Cette compétition, nouvel outil du soft power saoudien n'avait jamais quitté le royaume.
Ce dimanche 23 août, la cérémonie de clôture de l'Esports World Cup se tient à Paris en présence de Mohammed ben Salmane. Le prince héritier saoudien, reçu par Emmanuel Macron pour une visite officielle, referme sur le sol français la compétition de jeux vidéo créée par le prince lui-même. Cette compétition, nouvel outil du soft power saoudien n'avait jamais quitté le royaume.
La finale de l'Esports World Cup s'est jouée à Paris, une compétition initialement prévue en Arabie saoudite et délocalisée en raison de la guerre au Moyen-Orient. L'événement, qui s'est tenu à l'Accor Arena, quittait le royaume pour la première fois. Selon Les Echos, le budget de cette compétition délocalisée serait de 218 millions d'euros.
Se présenter en tant que gamer, de Call of [Duty], qui plus est, crée une rupture très forte avec les autres dirigeants. Olivier Mauco, président de l'Observatoire des jeux vidéo
Mais cette cérémonie de clôture n'est pas un simple rendez-vous sportif. Le président français reçoit le prince héritier saoudien ce dimanche 23 août et jusqu'à lundi "dans le cadre d'une visite officielle" en France, une visite qui doit être l'occasion de signer "de nombreux accords", selon l'Élysée. Les deux dirigeants doivent tenir, pour la première fois, une réunion du Conseil de partenariat stratégique franco-saoudien, ajoute la présidence française.
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Olivier Mauco, président de l'Observatoire européen des jeux vidéo, y voit un choix parfaitement assumé. Pour lui, ce calendrier n'a rien d'improvisé. Joint par téléphone par TV5MONDE, il explique : "Depuis l'arrivée au pouvoir de Mohammed ben Salmane, il y a eu un changement radical de politique en Arabie saoudite, et de volonté d'occuper une place sur l'échiquier mondial. Il s'est avéré que dans cette stratégie du projet Vision 2030, le jeu vidéo, les cultures populaires et le sport ont été vraiment des axes fondamentaux d’avancée”. Cette diplomatie par le divertissement et plus précisément l’esport symbolise pour le chercheur “une évolution naturelle et moderne de la diplomatie par le sport et par la culture, comme une sorte de fusion des deux”, poursuit-il.
MBS a surtout la volonté de faire de Riyad un hub mondial pour la création de jeux vidéo. Olivier Mauco
Mohammed ben Salmane (MBS) est volontiers décrit comme un passionné de jeu vidéo, et notamment du célèbre jeu de tir “Call of Duty”. Pour le président de l'Observatoire, l’image que renvoie le prince n'a rien d'anecdotique. "Se présenter en tant que gamer, de Call of [Duty], qui plus est, crée une rupture très forte avec les autres dirigeants. Cela permet d'avoir une image de modernité et de futur. On a un prince héritier qui se fait le porte-étendard d'une jeunesse mondiale et du loisir numéro un des moins de trente ans", explique Olivier Mauco.
Vision 2030, le projet tentaculaire saoudien
Le jeu vidéo occupe donc une place particulière dans le plan Vision 2030, le programme de transformation économique lancé par Riyad pour réduire sa dépendance aux hydrocarbures. En 2022, l'Arabie saoudite a lancé une stratégie nationale consacrée au gaming et à l'esport avec des objectifs chiffrés : créer 250 entreprises, générer 39 000 emplois directs et indirects, et porter la contribution du secteur à 50 milliards de riyals, soit environ 13,3 milliards de dollars, d'ici 2030, selon La Dépêche.
Alors l’esport serait-il le domaine le plus important de Vision 2030, pour MBS ? Pour Olivier Mauco, il faut le placer dans un schéma plus large. "C'est le troisième pilier de la stratégie Vision 2030”, détaille-t-il. “MBS a surtout la volonté de faire de Riyad un hub mondial pour la création de jeux vidéo, avec près de 40 000 personnes qui travailleraient dans le gaming. C’est une économie très importante”, poursuit-il.
Electronic Arts, le rachat de Riyad
Le rachat de l’un des trois plus gros éditeurs de jeux vidéo, Electronic Arts, donne une autre dimension à cette stratégie. Un consortium mené par le Public Investment Fund, aux côtés de Silver Lake et d'Affinity Partners, la société d'investissement de Jared Kushner, gendre de Donald Trump, a racheté le studio pour 55 milliards de dollars. Avec Electronic Arts, ce sont des franchises mondiales comme EA Sports FC, Madden NFL, The Sims, Battlefield ou Apex Legends qui entrent dans le périmètre d'un investissement saoudien. C’est la première fois qu’un État opère une telle prise de participation dans le domaine du jeu vidéo.
Plutôt que de vouloir interdire une vision du monde, ils vont peut-être choisir de sur-représenter leur vision pour qu’elle devienne normale et acceptée. Olivier Mauco
Ce rachat pourrait-il changer le contenu des jeux vidéos les plus populaires, voire empêcher la créativité des prochaines productions ? Cette question de la censure n'a rien de théorique. Il y a près de deux ans, l'Arabie saoudite avait réclamé à Netflix le retrait de contenus jugés offensants sur la plateforme, "totalement contraires aux valeurs islamiques et sociétales", notamment la présence de personnages LGBTQ, rappelle Jason Delestre, interrogé par Atlantico. Le jeu Final Fantasy XVI a par ailleurs été censuré dans le royaume, selon la même source. Le royaume avait également fait supprimer un épisode de l’émission Patriot Act with Hasan Minhaj en 2019, en Arabie saoudite, particulièrement critique du prince héritier saoudien concernant l’affaire Jamal Kashoggi.
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Mais pour le chercheur, ce n'est pas la question de la censure qui peut se poser mais plutôt celle de la promotion. "Aujourd'hui, en fait, le contrôle et la censure ne sont plus forcément les armes de la géopolitique. Au contraire, c'est la surreprésentation qui va être utilisée”, analyse Olivier Mauco. “Plutôt que de vouloir interdire une vision du monde, ils vont peut-être choisir de sur-représenter leur vision pour qu’elle devienne normale et acceptée”, évoque-t-il. “On va avoir le premier géant du monde arabe dans le jeu vidéo. Il ne sera peut-être pas là pour censurer mais pour exister”, conclut-il.
L’envers du soft power
Cette modernisation affichée du royaume conserve une face plus sombre. Dans son rapport Amnesty International révèle que l’Arabie saoudite a procédé à 172 exécutions en 2023. Le rapport mondial de l'organisation fait état d'au moins 345 exécutions en 2024, un record à l'époque, puis d'au moins 356 en 2025, un nouveau record, selon le Death Penalty Information Center citant Amnesty International. Fin juin 2026, Amnesty International recensait déjà près de 100 exécutions depuis le début de l'année.
Les jeux vidéo et leurs investissements feraient-ils oublier ces chiffres ? Le débat se situe ailleurs pour le président de l’Observatoire des jeux vidéo. “Ont-ils besoin de faire oublier cela ? La question des droits de l’homme, ce n’est plus leur sujet”, explique Olivier Mauco. “C'est beaucoup plus facile d'être entendu lorsque vous avez une certaine attractivité que quand vous n'en avez pas. Regardez la Chine. On maintient le dialogue parce qu'ils ont une forme d'attractivité et une forme de puissance qu'on ne peut pas nier. Je pense que c'est plus un problème pour nous”, commente-t-il.
Après 49 jours de compétition, l’Esports World Cup s’achève à Paris.
— France Diplomatie 🇫🇷🇪🇺 (@francediplo) August 23, 2026
Cet été, il a réuni 2000 joueurs, 2000 clubs et 100 pays.
Et maintenant, rendez-vous du 2 au 29 novembre 2026 à Riyad pour la première Esports Nations Cup ! pic.twitter.com/jPjvvF13D1
Le football a ouvert la voie avant le jeu vidéo. Cristiano Ronaldo, arrivé à Al-Nassr en 2023, a remporté avec ce club le titre de champion d'Arabie saoudite en mai 2026. Karim Benzema est arrivé la même année à Al-Ittihad et a rejoint Al-Hilal début 2026. Les deux joueurs sont devenus, de fait, des visages visibles à l'international du championnat saoudien de football, et ont d’ailleurs participé à la promotion de l’Esports World Cup. De plus, le royaume organisera la Coupe du monde en 2034. Pour Olivier Mauco, cette mécanique bien huilée déborde largement du seul terrain sportif, et cible un public très jeune.
(Re)lire Le football, enjeu d’image et levier d’influence pour la monarchie saoudienne
"Dans le foot, depuis les années 2000, la meilleure manière de vendre des maillots, c'est de vendre l'image d'un joueur qui a une grosse communauté. Il faut bien comprendre qu'ils visent des jeunes populations. Ils ne visent pas le troisième âge français, européen. Ce qu'ils veulent, c'est acculturer les plus jeunes pour qu'ensuite l'Arabie saoudite devienne une destination phare”, expose le spécialiste. “Quand on a Ronaldo, ou Benzema, on vise toutes les cultures populaires, les passions des plus jeunes convergent. C’est une véritable stratégie de réseau et d’industrie culturelle qui est posée”, poursuit-il.
Paris, partenaire saoudien ?
Reste que cette venue de MBS à Paris tend à renforcer une relation entre Paris et Riyad quelque peu tendue. En 2022, le prince héritier saoudien avait déjà été reçu à l'Élysée par le président français à l'occasion d'un dîner de travail. Cette visite était alors la première du dirigeant saoudien en Europe depuis l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en 2018. Elle avait suscité la colère d’ONG de défense des droits humain. Aujourd’hui le Syndicat National des Journalistes (SNJ) et d'autres organisations syndicales dénoncent vivement cette visite, en rappelant la situation des droits humains et le sort des journalistes emprisonnés.
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En 2024, la France a signé un accord de partenariat stratégique avec l'Arabie saoudite visant à intensifier la coopération, notamment dans la défense et l'armement, mais aussi la culture. Les jeux vidéo y occupent une place particulière, selon le même journal. Un projet de parc d'attractions autour de l'univers du manga Dragon Ball, potentiellement implanté dans le Val-d'Oise et financé par une société d'investissement saoudienne, est également à l'étude. L’Élysée n’a pour le moment pas confirmé ce projet.
En France, nous n’avons pas la même politique culturelle de développement du jeu vidéo qu’on a clairement méprisée. Olivier Mauco
Que recherche la France dans cette coopération avec l’Arabie saoudite ? Pour Olivier Mauco, nous sommes face à un paradoxe central. “La dimension culturelle s'est déjà manifestée avec la convergence du tourisme et du jeu vidéo. Il y a eu un épisode spécial du jeu Assassin’s Creed qui se déroulait à AlUla. Le secteur du jeu vidéo est en crise depuis deux ans. En France, nous n’avons pas la même politique culturelle de développement du jeu vidéo qu’on a clairement méprisée”, détaille le chercheur.
“En France on a un très grand savoir-faire, on a des gens brillants. Ils vont potentiellement partir en Arabie saoudite. C’est le paradoxe français, on forme les meilleurs mais on ne capitalise pas dessus”, déplore-t-il.
Riyad, futur leader du gaming ?
L’Arabie saoudite est donc amenée à devenir l’un des grands pôles du jeu vidéo dans les prochaines années. Selon le chercheur, Riyad arriverait bientôt au niveau de Los Angeles ou de Québec, dans le top 5 des villes du secteur. “Dans dix ans, on verra s'ils sont arrivés au point de maturité. C'est ça la vraie interrogation. Réussiront-ils à se structurer en interne?”, s’interroge le chercheur.
Et si un grain de sable devait enrayer cette mécanique, c'est dans la stabilité et l’insécurité de la région, selon lui, qu'il faut le chercher. "Cette guerre autour du détroit [d’Ormuz] a vraiment remis en cause l'image des havres de paix des pays du Golfe. Tout à coup, le réel, le passé et l'histoire ont réapparu, et de manière tragique”, raconte-t-il. “Ces pays auront-ils la capacité de protéger le tourisme et leurs sites avec des accords tacites de non-attaque? Ou est-ce trop incontrôlable, dangereux ? C’est la véritable inconnue”, conclut Olivier Mauco.
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