D'Ithaque à Marioupol: l'Odyssée au prisme de la guerre en Ukraine
Par AFP Par Barbara WOJAZER avec Daria ANDRIIEVSKA © 2026 AFP
Pénélope bat un prétendant à mort avec des sacs de courses, Ulysse hurle dans une radio et un drone chasse un soldat sur la scène. Où sommes-nous? Dans une audacieuse adaptation théâtrale de l'Odyssée par le corps d'armée ukrainien Azov.
Tandis que l'adaptation au cinéma de Christopher Nolan connaît un engouement mondial, un autre type de mise en scène de cette épopée attribuée à Homère est né à Kiev d'une collaboration entre des soldats du corps d'armée Azov et le théâtre Ivan Franko.
"Nous ne faisons pas Homère", précise d'emblée Darya Legueyda, qui incarne Pénélope. "Notre Odyssée est à propos de nos héros, même si nous puisons dans des thèmes archaïques, mythiques et profonds."
La quête du retour au foyer, trame du texte originel, résonne singulièrement en Ukraine où l'invasion russe a mobilisé des centaines de milliers de personnes sur le front, fait des millions de déplacés et des dizaines de milliers de disparus ou prisonniers.
Les épisodes célèbres de l'aventure d'Ulysse servent à raconter l'histoire des soldats d'Azov, passés du statut de combattants marginaux à symbole de résistance nationale, tandis que le conflit, entré dans sa cinquième année, connaît une escalade.
L'incertitude a d'ailleurs plané jusqu'à la dernière minute sur le lever de rideau. Des attaques de drones russes ont contraint à l'annulation de la première, remise au lendemain.
Dans cette adaptation, le voyage se déroule sur la Méotide, nom de la mer d'Azov dans l'Antiquité, au bord de laquelle se dresse aujourd'hui Marioupol, ville ukrainienne occupée par la Russie depuis 2022.
"Sorte de mythe"
C'est là, en 2014, que le bataillon d'Azov, aux origines ultranationalistes, a recueilli ses premiers lauriers en reprenant la ville aux séparatistes soutenus par Moscou.
Il est ensuite intégré dans l'armée régulière ukrainienne et, lorsque la Russie lance son invasion à grande échelle en février 2022, ses combattants sont parmi les derniers à tenir durant le siège de Marioupol.
"Azov est souvent perçu comme une sorte de mythe", estime auprès de l'AFP le metteur en scène Ivan Ouryvsky. Il dit avoir ressenti "une immense responsabilité" en traduisant cette réputation sur scène.
Sur les planches, Ulysse négocie avec un cyclope en tenue de camouflage, scène miroir de photographies prises pendant le siège de Marioupol, sur lesquelles le commandant d'Azov, Denys Prokopenko, négocie avec un combattant russe.
Les combattants d'Azov ont fini par se rendre, pensant qu'ils seraient renvoyés chez eux. Plus de quatre ans plus tard, nombre d'entre eux sont toujours prisonniers.
Moscou affirme, dans un argument réfuté par Kiev et ses alliés, que son invasion vise à "dénazifier" l'Ukraine, en s'appuyant notamment sur des simulacres de procès de soldats mettant en avant les origines d'extrême droite d'Azov - ce que l'unité nie.
En Ukraine, le slogan "Libérez Azov" est omniprésent, jusque sur la façade du théâtre Ivan Franko.
- "Des gens qui aiment l'Ukraine" -
Les recettes de la pièce sont destinées à une organisation de soutien aux prisonniers de guerre.
Parmi le public, Azov est surtout vu avec respect pour son efficacité au front et pour avoir été parmi les premiers à avoir combattu les forces séparatistes prorusses dans l'est de l'Ukraine en 2014.
"Ce sont des gens qui aiment vraiment l'Ukraine et se battent pour elle", affirme Tetyana Osypovytch, une spectatrice de 51 ans.
La représentation lui a fait revivre "tout le spectre des terribles émotions" ressenties par les Ukrainiens, dit-elle, les larmes aux yeux.
L'Odyssée d'Azov est ponctuée d'une musique angoissante aux lourds accents de basse, avec notamment la mélodie de Kalinka, chanson russe folklorique populaire.
Lors de sa confrontation avec les morts, autre épisode marquant de l'Odyssée, Ulysse évoque son sentiment de culpabilité pour ne pas avoir rapatrié le corps d'Elpénor.
Une douleur familière aux soldats ukrainiens, parmi lesquels l'acteur principal, Danylo Mirechkine, qui sert au sein d'Azov.
- Pas forcément une fin heureuse -
"Ca a été le plus difficile: revivre cette expérience encore et encore", a-t-il confié à l'AFP. "Il s'agit d'un devoir sacré: toujours récupérer les blessés, ceux qui sont tombés. Mais ce n'est pas toujours possible."
Beaucoup d'Ukrainiens sans nouvelles de leurs proches font face à un choix déchirant: attendre ou faire leur deuil.
La Pénélope du mythe n'abandonne jamais sa loyauté envers Ulysse, mais l'actrice Darya Legueyda refuse toute injonction.
"On ne sait pas comment on doit faire face, s'il faut continuer d'attendre ou pas", dit-elle.
Le rideau tombe sans que l'on sache si Ulysse est parvenu à rentrer.
"Peut-être que nous n'aurons pas une fin heureuse dans le sens classique", poursuit Mme Legueyda.
"Et peut-être que nous devrions en parler. Et en pleurer. Et continuer à vivre."
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