Face à l'explosion de la criminalité en ligne, une "cybercombattante" au tribunal de Paris
Par AFP Par François BECKER et Clara WRIGHT © 2026 AFP
Du multimilliardaire Elon Musk aux adolescents pirates, des pédocriminels aux narcotrafiquants, la magistrate Johanna Brousse dévoile dans un livre les coulisses de la lutte contre une cybercriminalité, à laquelle l'intelligence artificielle menace de donner un nouvelle dimension.
Johanna Brousse, 41 ans, a marqué l'histoire judiciaire des plateformes en ordonnant l'arrestation en 2024 du patron de Telegram, Pavel Durov. Elle a aussi requis en 2026 la mise en examen d'Elon Musk, propriétaire de X.
Dans "Cybercombattante", publié mercredi chez JC Lattès et co-écrit avec la journaliste Clémence de Blasi, la cheffe de la section de lutte contre la cybercriminalité du parquet de Paris raconte l'engagement des enquêteurs et magistrats spécialisés contre une menace "encore largement sous-estimée".
"La France est attaquée tous les jours dans le cyberespace", par des hackers comme par des Etats, met-elle en garde dans un entretien accordé à l'AFP.
Cet été encore, le piratage massif des impôts, revendiqué par le groupe Zerobytes, l'a rappelé. La section cyber du parquet de la capitale, composée de treize personnes, dont six magistrats, enquête sur ce vol de données aux 678.000 victimes selon le fisc.
Aujourd'hui, la cybercriminalité est "partout, même dans des dossiers où on ne l'attendait pas", comme ceux de violences conjugales, avec des mouchards installés dans un téléphone pour "contrôler les agissements d'un conjoint", souligne Johanna Brousse. Elle craint aussi un recours aux piratages et aux sabotages à des fins terroristes.
Sans compter l'essor de l'intelligence artificielle: "C'est un changement de paradigme. Pour la délinquance, tout va être facilité dans les mois et les années à venir".
"Sauver des vies"
La justice aura-t-elle toujours un train de retard sur les cybercriminels ? "Je ne suis pas du tout d'accord", répond Johanna Brousse, avec une détermination aussi grande que son sourire.
"En regardant les outils numériques utilisés par la délinquance et en trouvant la faille, vous pouvez fermer le robinet", assure Johanna Brousse, dont la section vient de tester des lunettes connectées pour "regarder comment elles fonctionnaient exactement et anticiper les possibles infractions" qu'elle permettraient de commettre.
Depuis qu'elle s'est spécialisée dans le cyber en 2017, Johanna Brousse a constaté des "prises de conscience" à la suite d'affaires emblématiques, comme Telegram.
La justice française reproche à son fondateur Pavel Durov de ne pas agir contre les utilisations délictuelles de sa messagerie par ses abonnés, notamment par une absence de collaboration avec les enquêteurs - ce qu'il conteste.
Malgré une "pression immense" au moment de son interpellation, Johanna Brousse est vite confortée dans sa décision. Deux jours après le début de sa garde à vue, elle reçoit un message de l'office spécialisé dans les violences faites aux mineurs l'informant que "par le plus grand des hasards", Telegram "vient de répondre à deux réquisitions d'importance" dans des dossiers de violences sexuelles.
"Le monde peut continuer à s'offusquer, à s'époumoner et à vociférer: nous allons sauver des vies", écrit-elle.
Depuis cette affaire, l'enjeu de la responsabilité des plateformes s'est imposé dans le débat public, estime-t-elle. Et à Paris, des enquêtes sont ouvertes sur Kick, Coco, X...
"Aussi influents ces milliardaires soient-ils, nous devons nous assurer qu'ils respectent la loi", martèle Johanna Brousse.
Elle confie avoir eu, à plusieurs reprises, le vertige face aux pressions, mais avoir tenu grâce au "collectif", à ses collègues et à son idéal de justice. "Il faut avoir envie de se battre pour un monde plus doux. J'ai deux filles, donc j'ai envie qu'elles grandissent dans un monde plus apaisé, si c'est possible".
Ces derniers mois, Johanna Brousse a constaté "la recrudescence des mineurs commettant des infractions". Comment l'expliquer ? Un isolement extrême derrière les écrans, une adrénaline au moment des cyberattaques "comme on passe des niveaux de jeux vidéos" et "ce mythe du héros hacker à déconstruire dans leur imaginaire".
Alors, en parallèle des poursuites, la procureure s'attache, également, à leur donner d'autres modèles, comme lorsqu'elle a mis en contact un jeune hacker avec un responsable de sécurité informatique de TotalEnergies, espérant lui ouvrir un autre horizon.
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