"La joie est bien plus choquante que la colère": l'oeuvre haute en couleurs de Niki de Saint Phalle au Musée national des beaux-arts du Québec

Par Terriennes
Par Catherine François


Au cours des années 80 et 90, l'artiste franco-américaine Niki de Saint Phalle a joui d’une grande liberté de création, d’où le nom de cette exposition L’art en liberté au Musée national des beaux-arts à Québec, la première qui lui est consacrée dans un musée canadien. Dans son jardin reconstitué, haut en couleurs, sont présentées 150 de ses œuvres, des plus célèbres aux moins connues.

Au cours des années 80 et 90, l'artiste franco-américaine Niki de Saint Phalle a joui d’une grande liberté de création, d’où le nom de cette exposition L’art en liberté au Musée national des beaux-arts à Québec, la première qui lui est consacrée dans un musée canadien. Dans son jardin reconstitué, haut en couleurs, sont présentées 150 de ses œuvres, des plus célèbres aux moins connues.
On connait Niki de Saint Phalle pour ses incontournables Nanas, ses sculptures de femmes colorées aux formes généreuses qu’elle a créées tout au long de sa carrière et qui sont, en quelque sorte, sa marque de fabrique.
C’est d’ailleurs l’une d'elles, L’Ange de la tempérance qui accueille le visiteur dans le hall du musée, suspendue dans les airs.

Son propre mécène
Mais on connait moins sa production des années 80 et 90. « Ce sont les décennies où elle a réalisé son grand projet, le Jardin des Tarots. Et elle a fait preuve d'une grande liberté dans ces années-là, tant liberté de parole que liberté créative, et elle s'est donné les moyens d'avoir cette liberté, des moyens financiers sans dépendre de donateurs ou de quelqu'un qui allait financer sa production », explique Maude Lévesque, commissaire aux expositions du Musée national des beaux-arts du Québec.
Elle a brisé un peu les codes, justement en devenant son propre mécène, ce qui était quelque chose qu'on voyait très peu dans le monde de l'art. Maude Lévesque, commissaire aux expositions du Musée national des beaux-arts du Québec
C’est donc cet extraordinaire jardin qui sert de fil conducteur : situé en Toscane, en Italie, il a ouvert ses portes au public en 1998, après dix ans de travaux. Pour les financer, l’artiste a dû à l'époque se transformer en femme d’affaires.
« Elle a créé et vendu du parfum, elle a aussi réalisé des produits dérivés de ses œuvres sous la forme de vases, chaises, fauteuils, ce qui lui a permis de financer le tiers de la construction du projet, raconte Maude Lévesque. Elle a brisé un peu les codes, justement en devenant son propre mécène, ce qui était quelque chose qu'on voyait très peu dans le monde de l'art ».

Un jardin aux couleurs de "Niki"
Le musée a pris soin de s’inspirer de ce jardin pour scénographier l’exposition.
« On est entouré d'arches, fait remarquer Maude Lévesque, c'est vraiment un détail architectural qu'on retrouve en abondance dans le Jardin des Tarots, sous forme de fenêtres, de portiques, que les gens sont invités à traverser pour se déplacer. Et l'arche, symboliquement, c'est une forme qui nous invite à voyager à travers les mondes. »
On y retrouve aussi des couleurs qui font partie de la palette de l'artiste : « ce bleu très caractéristique, très vibrant et vif, c'est aussi un clin d'œil au bassin de la Méditerranée où est installé le Jardin des Tarots. Il y a aussi ce rose très pâle qui rappelle la céramique qui recouvre la sculpture de l'Impératrice dans le jardin. Et puis le blanc, la couleur des sculptures en polyester. Sans oublier le rose très vif qui est fréquemment utilisé par Niki et finalement un jaune, qui rappelle les paysages californiens qui s'installent dans les dernières périodes de sa vie ».

"Le même feu que les hommes"
Cette exposition permet aussi de découvrir l’engagement de Niki de Saint Phalle dans différentes causes, comme la lutte contre le Sida, les armes à feu, les inégalités raciales aux États-Unis, pour l'environnement et bien sûr, le féminisme, qu’elle revendiquait haut et fort depuis toujours.
Elle voulait occuper des postes qui étaient réservés aux hommes. Maude Lévesque
« Elle disait : 'Je sais que les hommes ont le feu, je veux avoir ce feu, je veux briller moi aussi', rapporte Maude Lévesque. Elle voulait occuper des postes qui étaient réservés aux hommes. Dans sa famille, on racontait les exploits des hommes, pas des femmes. Et puis l’inceste qu’elle a subi avec son père alors qu’elle avait 11 ans a aussi nourri son féminisme ».

Féministe assurément, sans toutefois renier sa féminité, ajoute Maude Lévesque : « Ce sont deux choses qu'elle revendiquait : elle aimait la mode, elle aimait être féminine, elle aimait les grands chapeaux, et elle défendait les droits des femmes ».
Et le droit des animaux aussi, ainsi que toutes les luttes environnementales, ce qui fait de Niki l’une des pionnières de l’écoféminisme, nous explique Maude Lévesque : « Pour elle, le vivant est interrelié, les animaux, les végétaux ou les humains. Si on atteint à la vie d'une espèce, automatiquement, ça va engendrer des problèmes chez les autres espèces. C'est vraiment quelqu'un qui a balisé ce chemin de l'écoféminisme et qui a ouvert la porte à plusieurs autres artistes femmes par la suite ».
Aux côtés des malades du SIDA
Dans les années 80 et 90, alors que le SIDA fait des ravages dans le monde entier et que les personnes atteintes du virus subissent les pires discriminations, Niki de Saint Phalle s’implique pour les défendre, elle a notamment participé au livre i Le sida, tu ne l’attraperas pas avec une série de dessins que l’on peut découvrir dans cette exposition.
La dernière salle de l’exposition porte justement sur les années américaines de l’artiste : elle revient s’installer à San Diego, en Californie, en 1993, sur les conseils de son médecin. Elle a une santé fragile, et souffre de problèmes pulmonaires qui se sont en raison de son travail avec du polyester.
Elle va d’ailleurs mourir d’une insuffisance respiratoire en mai 2002 dans un hôpital de San Diego.
Son retour aux États-Unis est l’occasion pour elle de renouer avec ce pays où elle a grandi, et de dénoncer les inégalités raciales qui y persistent.
Elle réalise sa série de « Black Heroes » pour rendre hommage aux personnalités afro-américaines que sont les Miles Davis, Louis Armstrong, Josephine Baker et les athlètes Michael Jordan et Tony Gwynn.
Le serpent, animal fétiche
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Niki de Saint Phalle était fascinée par les serpents et elle en représente dans quasiment toutes ses œuvres : « Pour elle, c'est le symbole de la vie, finalement, de la vie et de la mort. »
L’Arbre aux serpents, l’une des pièces maîtresses de l’exposition, a traversé le continent en camion, de San Diego à Québec.
Les équipes du musée ont dû le déballer à l’extérieur du musée et l’œuvre est passée tout juste entre les portes de l’institution pour se faire installer dans l’une des premières salles de l’exposition.
Au nom de la joie
Les premières œuvres de Niki de Saint Phalle étaient des tableaux sur lesquels elle tirait avec une carabine, « Tirs », comme un exutoire pour évacuer une colère intérieure.

Mais l’artiste fait rapidement un virage vers une autre forme d’évacuation de ses sentiments, ses émotions : la joie.
Elle a réalisé, au bout d'un certain moment, que la joie était beaucoup plus choquante que la colère, qu’avec elle, on peut aborder des sujets tabous avec une grande liberté. Maude Lévesque
« Elle a réalisé, au bout d'un certain moment, que la joie était beaucoup plus choquante que la colère, qu’avec elle, on peut aborder des sujets tabous avec une grande liberté et que ça passe mieux, souligne Maude Lévesque.
La joie donc, pour passer ses messages et la joie qu’elle veut offrir en cadeau au public : « Après avoir été longtemps une rebelle armée d’un fusil (…) je veux rendre quelque chose à la société. Je veux apporter de la joie aux gens », aimait-elle dire.

Un art pour tous publics
Niki de Saint Phalle a aussi voulu démocratiser l’art, afin qu’il intègre le quotidien des gens : « Pour moi, l’art et la vie, c’est la même chose. C’est pour ça que mes sculptures font partie du quotidien des gens ». On peut voir de nombreuses œuvres de Niki de Saint Phalle dans l’espace public un peu partout dans de nombreuses grandes villes à travers le monde.
Même dans l'art public, elle a un peu contribué à briser le moule du génie masculin solitaire dans son atelier, en créant avec d'autres artistes et des assistants. Maude Lévesque
Elle a aussi créé du mobilier, des vases, des lampes, des miroirs qu’elle vendait au public. « C'est quelque chose qui lui tenait vraiment à cœur, ajoute Maude Lévesque. Que l'art soit pour tous, qu’il sorte des musées, des galeries, et qu’elle puisse utiliser d'autres moyens pour diffuser sa production. Même dans l'art public, elle a un peu contribué à briser le moule du génie masculin solitaire dans son atelier, en créant avec d'autres artistes et des assistants ».
S'il fallait choisir un mot pour définir Niki de Saint Phalle, pour Maude Lévesque, ce serait « amour, parce que c'est vraiment quelque chose qui englobe tout son travail. J'ai l'impression qu'avec elle tout part vraiment du cœur ».
[Cette exposition est le fruit d’une collaboration entre le MNBAQ, Les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse et la Niki Charitable Art Foundation, jusqu'au 4 janvier 2026].
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