Une exposition veut affranchir l'art érotique japonais des clichés de la pornographie

Par AFP Par Tomohiro OSAKI © 2025 AFP

Les représentations de phallus démesurés et de positions sexuelles acrobatiques ont longtemps rendu taboues les gravures japonaises "shunga", vieilles de plusieurs siècles, mais une exposition vise à prouver que ce genre est très différent de la pornographie objectifiant les femmes.
Le plaisir féminin occupe au contraire le devant de la scène dans cette présentation dans le quartier de Kabukicho à Tokyo, connu pour sa vie nocturne, d'environ 150 œuvres de shunga, terme qui signifie littéralement "image de printemps".
Contrairement à la pornographie moderne "centrée sur le désir masculin", il s'agit là d'une "véritable célébration de la puissance féminine à travers le plaisir", observe auprès de l'AFP Verena Singmann, 38 ans, venue d'Allemagne et porte-parole d'une marque de sex toys.
L'exposition présente des gravures et dessins érotiques issus du courant "ukiyo-e", signifiant littéralement "images du monde flottant", qui désigne des estampes populaires dépeignant beautés féminines, acteurs de Kabuki (théâtre traditionnel) ou scènes du quotidien de l'époque Edo (1603-1868).
Les représentations détaillées de la vulve, de la stimulation orale chez les femmes et même de jeux homosexuels avec des godemichés suggèrent la profonde appréciation de la sensualité et de la sexualité par les artistes ukiyo-e de l'époque, selon elle.
Sa collègue japonaise Miyu Ozawa renchérit: "On lit dans l'expression des femmes qu'elles jouissaient vraiment de l'acte."
"Pénis longs comme le visage"
Mais les shunga, jugées trop crues dans leurs représentations de la nudité et des organes sexuels, furent bannies à la fin du XIXe siècle, dans le sillage de la modernisation inspirée par l'Occident.

Ce stigmate perdure plus d'un siècle après, de nombreux Japonais assimilant encore les shunga à une forme de pornographie vulgaire.
Beaucoup de musées japonais "sont toujours mal à l'aise avec ces oeuvres" qui heurtent encore l'idée d'"ordre public et de moralité", souligne l'expert Mitsuru Uragami, collectionneur et commissaire de l'exposition.
Déjà à l'époque Edo, les publications de shunga étaient parfois contraintes à la clandestinité. Elles circulaient grâce à des libraires ambulants qui portaient secrètement les précieux volumes.
Pourtant, rappelle M. Uragami, les plus grands maîtres de l'ukiyo-e, tels Hokusai ou Utamaro, s'y sont illustrés, démontrant un art consommé du dessin.
Même avec "des pénis longs comme le visage" ou "des positions invraisemblables", beaucoup de scènes paraissent étonnamment réalistes – preuve du "talent exceptionnel de leurs auteurs", explique-t-il.
"Profondeur et humanité"
La redécouverte internationale du genre remonte à l'exposition organisée par le British Museum en 2013. Deux ans plus tard, Tokyo accueillait sa première grande rétrospective, contribuant à légitimer peu à peu ces œuvres, avec de nouveaux événements et même un musée spécialisé ouvert à Gifu, dans le centre du pays.

Le projet actuel est porté par Maki Tezuka, 47 ans, président du groupe Smappa!, qui exploite bars et clubs à hôtes à Kabukicho.
"Je pensais que le shunga ressemblait" à Kabukicho, car tous deux sont catalogués comme vulgaires ou dangereux, alors qu'ils recèlent "profondeur et humanité", confie-t-il.
Signe du tabou persistant, certaines entreprises ont refusé d'apporter leur soutien. Mais M. Tezuka veut croire que cette exposition, installée à la fois dans un théâtre et un club, saura séduire au-delà de la curiosité érotique.
"L'attention se déplacera des organes génitaux vers la beauté des couleurs, puis vers l'intérêt pour l'ukiyo-e et peut-être le kabuki", espère-t-il.
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