Éventrer une femme, classique artistique et littéraire démonté par Ivan Jablonka

Par AFP Par Hugues HONORÉ © 2025 AFP

Éventrer une femme est un motif classique de l'art et de la littérature que démonte l'historien Ivan Jablonka, dans un essai provocateur qui interroge nos consciences, "La Culture du féminicide".
Ce panorama commenté des représentations de sévices, assassinats et corps mutilés, "de la Bible à Netflix", publié par les éditions du Seuil, arrive en librairie vendredi.
On ressort de sa lecture avec la nette impression que la description, complaisante ou ultraviolente, de la souffrance des femmes peut être la première source du succès d'une œuvre.
"Trop manichéen ?", se demande Le Point, pour qui l'auteur "accuse les représentations de la violence d'encourager les meurtres de femmes" grâce à "un travail de justification souterrain".
Le propos est plutôt que les peintres, écrivains, cinéastes et autres ont trop banalisé, voire ont érotisé ce type d'homicides, et ont fait preuve d'indulgence pour leurs auteurs, des hommes.
"Terriblement romantique de tuer"
"Les préjugés, les stéréotypes que charrie la culture du féminicide, c'est par exemple que la femme est coupable et que l'homme est victime. Parce qu'elle était hystérique, prostituée, c'était qu'une poupée écervelée, c'était une sorcière. Tout ça vient expliquer et justifier son meurtre", explique l'historien français à l'AFP.
"Et inversement, l'homme qui tue, c'était une victime. Il était tellement amoureux que la femme a ruiné sa vie. Et puis il l'a tuée mais c'est terriblement romantique de tuer", ajoute-t-il.
Les exemples abordés, références tantôt populaires, tantôt érudites, vont du Livre des juges, dans l'Ancien Testament, à une chanson de Nick Cave, "Where the Wild Roses Grow", en passant par les images des martyres chrétiennes, les romans du marquis de Sade, le numéro de la femme coupée au cirque ou les films d'Alfred Hitchcock.
Ivan Jablonka ne se contente pas de décrire cette "culture", qui pour lui est aussi une "inculture", une forme d'ignorance de la réalité des violences contre les femmes. Il esquisse la manière dont on peut en parler avec plus de justesse. Et il donne deux exemples récents.
Impunité
Le documentaire de Netflix "De rockstar à tueur: le cas Cantat", sur le meurtre de Marie Trintignant en 2003 et le suicide de Kristina Rady en 2010. "Il montre à quel point les préjugés que je mets au jour étaient tels quels reproduits par les amis de Bertrand Cantat, ses amis, ses producteurs, ses proches", commente l'historien.
Et le roman culte du Chilien Roberto Bolaño, "2666", qui évoque l'impunité des hommes dans une ville mexicaine fictive où sont assassinées plus d'une centaine de femmes, inspirée de la ville réelle de Ciudad Juarez. "C'est évidemment un roman de contre-culture du féminicide", selon Ivan Jablonka.
La littérature continue d'explorer ce thème, en racontant des histoires vraies, car le réservoir est large, avec des dizaines de meurtres de femmes par leur conjoint ou compagnon en France chaque année. On en trouve deux récits détaillés, dans cette rentrée littéraire de 2025: "La Nuit au cœur" de Nathacha Appanah et "Détruire tout" de Bernard Bourrit.
Lors de celle de 2016, Ivan Jablonka lui-même avait connu son plus grand succès de librairie avec "Laëtitia", prix Médicis, une enquête sur la courte vie d'une jeune fille de 18 ans, Laëtitia Perrais, tuée en 2011 par un criminel récidiviste.
"On peut inventer de nouvelles formes culturelles qui permettent de rompre avec ces préjugés, ces stéréotypes", affirme-t-il. "Ce que la culture a fait, la culture peut le défaire."
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