Rwanda, Eswatini, Soudan du Sud... Quelles contreparties pour les pays accueillant des migrants expulsés des États-Unis?

Par TV5MONDE avec agences


Après le Salvador, l’Eswatini et le Soudan du Sud, c’est au tour du Rwanda d’accueillir des migrants en situation irrégulière, expulsés des États-Unis. Dans le cadre d’un accord récemment conclu entre les deux pays, Kigali a donc accueilli mi-août sept personnes, selon les autorités rwandaises.

Après le Salvador, l’Eswatini et le Soudan du Sud, c’est au tour du Rwanda d’accueillir des migrants en situation irrégulière, expulsés des États-Unis. Dans le cadre d’un accord récemment conclu entre les deux pays, Kigali a donc accueilli mi-août sept personnes, selon les autorités rwandaises.
Depuis le retour du président américain Donald Trump à la Maison Blanche en janvier, son administration avait déjà envoyé des étrangers vers ces trois premiers pays, dont ils n'étaient souvent pas originaires.
Un groupe de huit migrants avait, par exemple, été transporté début juillet au Soudan du Sud, pays instable parmi les plus pauvres au monde. Parmi eux : deux Birmans, deux Cubains, un Vietnamien, un Laotien, un Mexicain et un seul Sud-Soudanais.
(Re)voir Eswatini : accord secret présumé avec Trump pour incarcérer des détenus américain
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“Soutien et protection du gouvernement rwandais”
Le Rwanda, qui a depuis des décennies le même président à sa tête - Paul Kagame, arrivé au pouvoir en 1994 et réélu l'an passé avec 99,18% des voix - a fait savoir en août qu'il accueillerait jusqu'à 250 personnes expulsées par les États-Unis, dont les sept récemment arrivées.
Tous les migrants expulsés ont reçu "un soutien approprié et la protection du gouvernement rwandais", a déclaré dans un message la porte-parole du gouvernement rwandais, Yolande Makolo.
(Re)lire Le Rwanda devient le 3e pays d'Afrique à accepter d'accueillir des migrants expulsés des États-Unis
"Trois d'entre eux ont exprimé le souhait de retourner dans leur pays d'origine, tandis que quatre souhaitent rester (au Rwanda) et y construire leur vie", a-t-elle indiqué, sans préciser leurs nationalités.
Une porte-parole de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) a expliqué qu'elle ne "soutient ni ne facilite les expulsions", mais les visite pour évaluer leurs besoins fondamentaux.
Le Rwanda, fréquemment critiqué pour son bilan en matière de droits humains, avait déjà signé un accord migratoire, rémunérateur, avec le Royaume-Uni, finalement annulé en 2024 par le nouveau gouvernement britannique après avoir généré d'intenses polémiques.
Un plan difficile à réaliser pour l'administration Trump
"Ces accords sur les demandeurs d'asile ont représenté une manne financière pour le Rwanda", a estimé un militant des droits humains, sous couvert d'anonymat par craintes de représailles.
"L'acceptation de ces personnes expulsées lui confère également un avantage dans les négociations de paix en cours concernant le conflit en RDC" (République démocratique du Congo), a-t-il ajouté.
Aucune éventuelle contrepartie n'a été mentionnée dans l'accord États-Unis-Rwanda sur les migrants, alors que Washington est passé à l'offensive sur les minerais de RDC, essentiels à la fabrication de composants pour l'armement, les téléphones mobiles et les voitures électriques.
Mais le faible nombre de migrants arrivés au Rwanda mi-août, en plus des huit expulsés au Soudan du Sud et de cinq autres envoyés en Eswatini mi-juillet, traduit les difficultés pour l'administration américaine d'appliquer son plan de déportation massive d'étrangers en situation irrégulière.
Le Salvador, petit pays d'Amérique centrale dirigé par Nayib Bukele, l'autoproclamé "dictateur le plus cool du monde", a été le premier pays à accepter ces expulsés. Pendant quatre mois, 252 Vénézuéliens accusés d'appartenance au gang "Tren de Aragua" y ont été incarcérés, avant d'être renvoyés au Venezuela.
Seulement 20 d'entre eux avaient un casier judiciaire aux États-Unis, selon Caracas, et plusieurs ont raconté l'enfer carcéral subi au Salvador.
Nayib Bukele a ainsi fait preuve de sa proximité avec le président américain. Il "se sent protégé d'une certaine manière par son association" avec Donald Trump, estime l'analyste Noah Bullock, alors que la Constitution salvadorienne vient d'être changée, lui permettant de se représenter indéfiniment.
L’affaire Kilmar Abrego Garcia et l’Ouganda
Le gouvernement ougandais a annoncé la semaine dernière avoir lui aussi conclu un accord avec Washington pour accueillir des expulsés des États-Unis. Parmi eux devrait se trouver Kilmar Abrego Garcia, un Salvadorien devenu le symbole malgré lui de la politique répressive américaine.
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Expulsé à tort en mars vers le Salvador puis ramené aux États-Unis, il a été réarrêté lundi et placé en détention avant une nouvelle expulsion - vers l'Ouganda - qu'il conteste judiciairement.
Selon le département d'Etat américain, le secrétaire d'Etat Marco Rubio s'est entretenu par téléphone avec le président ougandais Yoweri Museveni sur ce dossier, dont les contours restent flous.
L’Ouganda, qui compte environ 1,7 million de réfugiés sur son sol, un accueil grandement financé par des fonds étrangers, est le dernier pays en date à avoir annoncé un accord avec les États-Unis.
Le 21 août, son gouvernement expliquait "préférer" que les expulsés sur son territoire soient "des personnes originaires de pays africains", ce qui n'est pas le cas de Kilmar Abrego Garcia.
"Mais pourquoi l'Ouganda est-il impliqué dans ces choses honteuses ?", a récemment questionné sur X l'ex-chef du renseignement ougandais David Sejuda. Et cet ancien proche de Yoweri Museveni, devenu critique du président - au pouvoir depuis 40 ans et qui brigue un nouveau mandat l'an prochain - de dénoncer la disparition de "la morale" dans le pays.
Le porte-parole du gouvernement ougandais Chris Baryomunsi rejette les "insinuations" selon lesquelles l'Ouganda coopérerait avec les États-Unis pour éviter des sanctions et vante plutôt "la promotion du commerce et des liens économiques" entre les deux pays.
"Démocraties faibles"
Empêtré dans son soutien au groupe armé M23 - qui s'est emparé ces dernières années de larges pans de l'est de la République démocratique du Congo (RDC), notamment des grandes villes de Goma et Bukavu au cours d'une vaste offensive lancée fin 2024 , accompagnée de violations massives des droits humains - Kigali a expliqué vouloir recevoir ces migrants au nom de ses "valeurs sociétales". Mais aucune éventuelle contrepartie n'a été mentionnée.
Le Soudan du Sud a, lui, déjà accueilli huit migrants arrivés des États-Unis. Mais son exécutif reste muet sur le sujet. Plus jeune État de la planète depuis son indépendance du Soudan en 2011, ce pays est instable et parmi les plus pauvres au monde. Il sort en outre d'une guerre civile qui a fait quelque 400.000 morts entre 2013 et 2018.
En avril, Washington avait annoncé révoquer tous les visas accordés aux Sud-Soudais après le refus initial de Juba d'accueillir un Congolais expulsé des États-Unis. "La plupart des responsables sud-soudanais ont été frappés par des sanctions, et pour alléger cela, ils doivent se prosterner", décrypte Akol Madwok, enseignant à l'université de Juba.
Cinq expulsés qualifiés de "barbares" par l'administration Trump sont également incarcérés en Eswatini, dernière monarchie absolue d'Afrique, où les atteintes aux droits de l'Homme sont nombreuses.
"On ne sait pas" ce que l'Eswatini a obtenu en retour, commente Melusi Simelane, membre d'une ONG qui conteste en justice la constitutionnalité de l'accord avec Washington. Mais, dit-il, "il est important de souligner que l'administration Trump vise des démocraties faibles où elle sait qu'aucune question ne sera posée".
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